L’UE accusée de dissimuler l’impact environnemental des datacenters
Une plainte déposée lundi contre la Commission européenne dénonce l’opacité de l’UE sur la consommation d’énergie des centres de données.
Dans le détail, cette plainte déposée cette semaine par Lighthouse Reports, comme l’a révélé POLITICO, accuse l’exécutif européen d’avoir mis en place des règles empêchant le public de connaître la consommation d’énergie et d’eau de chaque datacenter.
Cette action en justice intervient alors que l’opposition ne cesse de croître à travers l’Europe contre ces centres de données énergivores, indispensables au fonctionnement de l’intelligence artificielle, et alors que les prix de l’énergie sont en hausse.
Lighthouse Reports, une ONG basée aux Pays-Bas qui mène des enquêtes dans plusieurs pays sur de potentiels méfaits commis par des gouvernements et des entreprises, accuse la Commission d’ériger un “mur du silence” autour de la question de la consommation d’énergie.
Les décideurs politiques de l’UE seraient déterminés “à refuser ou à dissuader l’accès aux informations relatives aux performances des centres de données, et à en brouiller la compréhension”, peut-on lire dans la plainte déposée au titre de la Convention d’Aarhus, un traité international juridiquement contraignant qui garantit au public le droit à l’information et à la participation aux décisions en matière d’environnement.
Cette procédure affrontera son premier test en novembre, lorsque le Comité d’examen du respect des dispositions de la Convention d’Aarhus se réunira pour statuer sur sa recevabilité. Par la suite, la Convention d’Aarhus pourrait conclure que l’UE a manqué aux obligations qui lui incombent en vertu du texte.
Contactée par POLITICO, la Commission n’a pas répondu à notre demande de commentaire.
Des gourmands en énergie
Alors que l’essor de l’intelligence artificielle entraîne une hausse de la demande énergétique, l’UE a officiellement annoncé son objectif de tripler la capacité de ses centres de données dans les années à venir, afin de rester dans la course face aux Etats-Unis et à la Chine. Parallèlement, face à la hausse des prix de l’énergie, la contestation citoyenne contre les centres de données prend de l’ampleur à travers l’Europe.
Afin de limiter l’impact environnemental, la Commission a présenté la semaine dernière un nouveau label de transparence destiné à orienter les investissements vers des installations plus respectueuses de l’environnement ; des normes minimales de performance devraient suivre.
“Si nous ne veillons pas à ce que ces grands consommateurs d’énergie respectent bel et bien nos objectifs généraux […] ils risquent alors de compromettre notre capacité à atteindre nos propres objectifs”, avait alors déclaré Dan Jørgensen, le commissaire européen chargé de l’Energie, dans une interview accordée à POLITICO.
Selon les chiffres de la Commission, les centres de données européens ont consommé 20,7 térawattheures d’électricité — soit à peu près autant que la consommation totale de la Croatie — et plus de 8 millions de mètres cubes d’eau en 2025. Cela représente une augmentation de 26% de la consommation d’électricité et de 52% de la consommation d’eau par rapport à 2024.
Mais ces chiffres ne reflètent pas complètement l’utilisation réelle du secteur, car ils résultent de données incomplètes recueillies par l’exécutif européen. Ces données n’ont été publiées que sous forme agrégée, conformément à une loi de 2024 interdisant à Bruxelles et aux Etats membres de divulguer “toutes les informations et tous les indicateurs clés de performance relatifs à chaque centre de données”, après un lobbying des géants de la tech, qui invoquaient des intérêts commerciaux.
Diego Solier, un député européen conservateur qui travaille au projet de législation européenne visant à renforcer les capacités numériques du continent, considère que l’expansion des datacenters en Europe doit s’accompagner d’informations fiables destinées aux citoyens et aux décideurs politiques concernant la consommation d’énergie et d’eau.
“La transparence devrait être le point de départ”, a estimé Diego Solier, qui n’a pas souhaité s’exprimer sur la plainte elle-même — elle n’avait pas encore été rendue publique. “En même temps, la transparence doit être proportionnée et ne devrait pas obliger les entreprises à divulguer des informations vraiment sensibles sur le plan commercial.”
Le droit de savoir
Selon Lighthouse Reports, la Commission “porte la responsabilité principale [d’avoir] empêché le public de prendre connaissance des effets de l’expansion massive des centres de données en Europe”, en permettant aux opérateurs de garder secrets les détails de leur consommation et d’échapper ainsi à tout droit de regard — en violation de la Convention d’Aarhus, ratifiée par l’UE en 2005.
Après avoir tenté en vain de contraindre la Commission et les gouvernements nationaux à divulguer les données dont ils disposent, Lighthouse Reports les accuse de se retrancher à tort derrière des clauses d’exemption.
“La Commission se trouve au sommet d’un système de non-divulgation qui englobe la grande majorité de l’UE”, écrit l’ONG. “Privilégier le secret commercial au détriment du droit de savoir des citoyens érode la légitimité et entame encore davantage la confiance.”
Les nouvelles mesures visant à renforcer la transparence, notamment un système de notation vivement critiqué par les organisations professionnelles, ne suffisent pas à redresser la barre, ajoute Lighthouse Reports.
A partir de l’été prochain, ce système imposera aux opérateurs d’évaluer leur efficacité énergétique, leur consommation d’eau et leur recours à l’énergie propre sur une échelle allant d’A à G. Cependant, l’ONG fait valoir que ces règles ne révèlent toujours pas la consommation énergétique totale ni d’autres indicateurs clés permettant d’évaluer correctement l’empreinte carbone de ces infrastructures.
“Le fait de privilégier les ratios plutôt que les chiffres réels de consommation ne repose sur aucune contrainte technique ; il s’agit d’un choix qui favorise les intérêts du secteur au détriment de l’intérêt général”, argumente Lighthouse Reports dans sa plainte.
Cet article a d’abord été publié par POLITICO en anglais, puis a été édité en français par Jean-Christophe Catalon.


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